UNE SI VIEILLE ET SI PETITE DAME

 

Didier FEDOU

 

 

 

 

vieille

 

 

« Bernard courut se cacher et tira son portable. Rien de plus flippant qu'un coup de fil en pleine nuit.
Mémé répondit, dit d'une voix encore plus chevrotante qu'à l'ordinaire :


– Allô ? Qui est-ce ?


Bernard ne dit rien, le doigt sur le micro pour qu'elle ne l'entende pas respirer.


– Allô ! Arrêtez ! Qu'est ce que vous voulez ? Arrêtez ça !


Bernard raccrocha et observa les fenêtres. La silhouette tordue de Mémé était revenue, progressant en ombres chinoises derrière les rideaux. Elle s'attarda dans le couloir, et Bernard l'entendit crier « Silence ! Silence ! »


Les rats du grenier devaient mettre un sacré raffut. Pile au bon moment, excellent. Bernard revint près de la maison, s'accroupit à une bouche d'aération, une grille colmatée par les toiles d'araignées. Le conduit passait par les pièces principales. C'était le point d'orgue de la soirée : il prit dans ses poches un flacon d'après-rasage au vétiver, d'une marque qui n'existait plus depuis trente ans. Il l'avait dérobé dans la salle de bains de Mémé, un jour qu'il se retrouvait en rade de déodorant, mais ne s'en était finalement pas servi de crainte qu'elle n'en reconnaisse l'odeur. Justement... Le flacon appartenait à feu l'un des pépés, et si Proust et ses madeleines n'avait pas raconté de conneries, ça allumerait plusieurs circuits dans la caboche de Mémé.


Un symptôme de hantise délicat à manier. Elle pouvait très bien ne rien sentir, ou ça ne lui évoquerait rien dans l'immédiat. Il vida le flacon à travers la grille, puis quitta la propriété et se posa derrière la haie. Il aurait peut-être dû taper encore une fois dans les tuyaux. Bon, un coup de téléphone ferait plus d'effet.


Il appela trois fois, le temps que Mémé se ramène, décroche, et elle ne dit rien. Bernard l'entendit renifler, comme si elle pleurait. Il joua sa carte maîtresse : soit elle le reconnaissait, et c'était foutu, soit elle gobait la couleuvre toute entière. Il essaya de se composer une voix d'outre-tombe, et murmura dans le combiné :


– Paulette...


Rien de plus. Surtout pas gâcher l'effet en en faisant trop. Là-bas, Mémé étouffa un sanglot.


– Jean-Paul ? C'est toi ?


Il raccrocha. Parfait. Sur du velours. Sa voix sonnait juste, le coup du parfum aussi. Il irait la voir demain, elle lui raconterait que le fantôme de son mari tapait dans les murs et faisait sauter la lumière. Alors il irait tuer les rats, puis lui montrerait l'état de la trappe du coffret électrique, précisant que la moindre rosée y provoquait un court-jus.


Alors elle lui parlerait du parfum flottant comme une présence et du téléphone, Bernard se moquerait d'elle : elle travaillait du chapeau , des illusions, trop de médicaments aux effets secondaires qui assommeraient un héroïnomane.


Ne pas en dire trop, juste la rassurer. Gagner sa confiance. Ramollir son vieux cuir tanné pour la rendre malléable. Et la nuit, il reviendrait, et avec lui reviendraient aussi les esprits des morts... »


Mémé n'a que Bernard, Bernard n'a que Mémé.


Mémé a une grande maison, aussi vieille qu'elle, Bernard n'a rien, sauf la connaissance d'un grand projet immobilier : toute la rue rachetée, rasée, rebâtie. Les promoteurs vont aligner les gros billets, alors il aimerait bien mettre la main sur la maison de Mémé.


Sans surprise, Mémé refuse de vendre, Bernard n'a qu'à attendre l'héritage, et prendre le risque que les promoteurs viennent donner les gros sous à Mémé.


À moins que l'héritage n'arrive plus tôt que prévu. Mais comment pourrait-il se débarrasser de Mémé sans éveiller les soupçons ? La pousser dans l'escalier ? Surdoser ses médicaments ?


C'est une vieille maison qui grince la nuit, les rideaux bougent parfois comme si quelqu'un vous espionnait... Et s'il la faisait mourir de peur ?

Hantise, bruits dans les murs, présences nocturnes et vieilles dentelles, quand le piège se referme sur celui qui l'a posé...

 

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Je sais, je sais, avec la naissance de mes enfants, j'ai un peu délaissé mon premier bébé, mon petit blog qui parle des indépendants. Mea Culpa. Mais nous sommes le 2 janvier et on va tous essayer de tenir nos bonnes résolutions. Moi j'en ai une : recommencer à lire! Et je m'y suis mise dès hier soir. Quitte à recommencer mes lectures, autant commencer en fanfare avec une nouvelle de Fédou. Parce que rendez vous compte, celle-là, je ne l'avais pas encore lue! Pourtant elle a presque 3 ans cette histoire, chez Fédou, elle fait partie des classiques. Y a des fois où on se demande ce que je fous hein???

 

Bon, pour débuter, je vais commencer par vous dire que je ne suis pas super d'accord avec Didier pour ce qui est du morceau présenté en extrait. C'est un superbe teasing, certes, mais c'est également un super moment clé de la nouvelle, c'est un peu rageant de le connaitre quand on arrive au moment où Bernard joue les vilains pour que Mémé souille sa culotte. Rhooo, Didier quoi!!

 

Pour continuer, eh bien... eh bien rien à redire. J'aime vraiment vraiment beaucoup. En plus, je ne vous raconte pas à quel point ça me change. Je suis en train de lire en parallèle "13 à table", vous savez, le bouquin édité tous les ans au profit des restos du coeur, 13 écrivains, 13 nouvelles, autour d'un même thème. Pour l'instant j'en suis à la moitié, mais je peux vous dire que dans le genre enthousiasmant, j'ai connu nettement mieux. Genre du Fédou! Vraiment, cette histoire de Bernard et de Mémé, même si on imagine rapidement de quelle manière ça va finir, ça vous transporte plus. Et puis il se passe quelque chose. On a le frisson. Elle fait peur la baraque de Mémé, il est inquiétant dans le genre psychopathe le Bernard, on la sent presque l'odeur de vieux et de camomille de Mémé. Il y a une atmosphère pesante, suintante. Ca vit cette nouvelle! Et puis j'aime bien les dialogues. On s'imagine une vieille petite dame, c'est mimi une vieille dame, c'est poli une vieille dame. Là non. Sans être un genre de Tatie Danièle, elle dépote Mémé. C'est qu'elle te l'envoie bouler son cher petit fils la Mémé. Ah ça, âgée peut-être, mais loin d'être aux fraises. Bien bien lucide. Et Bernard? Ouh ouh ouh, ce bon à rien! Excellent! C'est un enc*** mais j'ai adoré son personnage. J'attendais presque avec impatience de découvrir quelle vacherie il allait encore faire subir à sa grand mère.

 

Allez, bref, me voilà reconciliée avec la lecture!!!